Il y a des villes qui se découvrent à pied, d'autres qui se méritent en montagne. Ajaccio, elle, se révèle depuis la mer. Vue du large, la cité impériale déploie son amphithéâtre de façades ocre et de collines plantées d'eucalyptus, adossée à un golfe si vaste que les Anciens le comparaient à une petite mer intérieure. C'est ici, entre la pointe de la Parata et les rivages sauvages du Capo di Muro, que se joue l'un des plus beaux spectacles maritimes de Méditerranée. Embarquer au départ d'Ajaccio, c'est accepter de changer de regard : les criques inaccessibles se dévoilent, les tours génoises retrouvent leur fonction de sentinelles, et la lumière, cette fameuse lumière ajaccienne qui fit rêver les peintres, prend une intensité que la terre ferme ne connaît pas. Voici les promenades en mer qui méritent, plus que toutes les autres, une place dans votre carnet de voyage.
Ajaccio vue du large, une cité impériale qui se raconte depuis son golfe
Avant même de mettre le cap sur les merveilles du sud, la première
promenade commence dans le golfe d'Ajaccio lui-même. Les vedettes quittent le port Tino Rossi en fin de matinée ou au crépuscule, longent la citadelle du seizième siècle dont les remparts plongent directement dans une eau émeraude, puis glissent devant les plages urbaines de Trottel et du Ricanto. Depuis le
pont, la ville natale de Napoléon prend une dimension nouvelle : on comprend
soudain pourquoi les navigateurs génois choisirent ce site en 1492, protégé des
vents dominants, ouvert sur une rade profonde où les navires trouvaient refuge.
Le commentaire des capitaines, souvent nés ici, vaut tous les guides. Ils désignent la chapelle des Grecs, racontent les familles de pêcheurs du quartier de la Marine, montrent du doigt les anciennes maisons de notables sur le cours Grandval. Puis le bateau s'éloigne, et la côte se fait plus sauvage. Les villas cèdent la place au maquis, ce manteau dense de cistes, d'arbousiers et de lentisques dont le parfum, par vent de terre, parvient jusqu'aux passagers. Les plus chanceux croiseront un groupe de grands dauphins, résidents fidèles du golfe, qui aiment escorter les étraves en fin de journée.
Cette sortie inaugurale, souvent proposée en formule de deux heures,
constitue une parfaite mise en jambes. Elle permet de saisir la géographie des
lieux, d'apprivoiser le rythme de la houle et de repérer, au loin, la
silhouette dentelée des Sanguinaires qui ferment l'horizon. Beaucoup de
visiteurs la choisissent le premier soir, verre de muscat du Cap Corse à la
main, quand le soleil descend derrière les îles et embrase la baie. Un conseil
d'habitué : préférez les départs de fin d'après-midi entre mai et septembre, la
lumière rasante y sculpte le relief avec une douceur que les heures méridiennes
ne permettent pas.
Les îles Sanguinaires et la Parata, le rendez-vous du couchant
Elles portent un nom de légende et le méritent. Les îles Sanguinaires, quatre îlots de porphyre sombre posés à l'entrée du golfe, doivent leur appellation aux teintes de sang et de cuivre qu'elles prennent au soleil couchant. Alphonse Daudet, qui séjourna dans le sémaphore de la Grande Sanguinaire en 1863, leur consacra l'une de ses Lettres de mon moulin, décrivant un lieu « farouche et désolé » dont la beauté brute le bouleversa. Cent soixante ans plus tard, l'émotion demeure intacte.
Les promenades en mer vers l'archipel partent du port d'Ajaccio ou de la
pointe de la Parata et durent en général trois heures. Le bateau contourne
d'abord la tour génoise de la Parata, érigée en 1608 pour guetter les
incursions barbaresques, avant de s'approcher des îlots classés depuis 2017 au
titre des Grands Sites de France avec la presqu'île qui leur fait face.
Interdits à toute construction, protégés pour leur colonie de goélands
d'Audouin et leurs plantes endémiques, les Sanguinaires n'appartiennent qu'aux
oiseaux, aux embruns et au vieux phare de 1844 qui veille toujours.
Certaines compagnies proposent une escale baignade dans les criques voisines, d'autres privilégient la formule apéritif au soleil couchant, devenue l'un des rituels les plus courus des soirées ajacciennes. Il faut vivre ce moment une fois : le moteur coupé, le silence gagné par le seul clapot, et ces masses de roche qui virent du gris au pourpre, puis au violet profond, tandis que les martinets tournoient au-dessus du phare. Les photographes veilleront à réserver les sorties les plus proches du solstice d'été, quand le soleil plonge exactement dans l'axe des îlots. Les romantiques, eux, n'auront besoin d'aucun autre prétexte que la beauté pure du spectacle.
Scandola et Girolata, la journée sacrée des amoureux de nature
C'est l'excursion reine, celle que l'on prépare comme un petit voyage. Au
départ d'Ajaccio, les navires rapides remontent la côte occidentale sur une
quarantaine de milles nautiques pour atteindre la réserve naturelle de
Scandola, joyau inscrit au patrimoine mondial de l'UNESCO depuis 1983. La
traversée elle-même tient du grand spectacle : on longe le golfe de Lava, les
falaises blondes de Cargèse la grecque, puis le Capo Rosso dont la tour perchée
à plus de trois cents mètres domine une mer d'un bleu presque irréel.
Scandola frappe d'abord par sa couleur. Née d'un ancien complexe volcanique, la presqu'île dresse des orgues de rhyolite rouge sang qui tombent à pic dans des fonds d'une pureté rare. Les bateaux, tenus à distance respectueuse par la réglementation de la réserve, se faufilent entre les aiguilles, pénètrent dans des grottes marines où l'eau prend des reflets d'opale, frôlent des tafoni, ces cavités sculptées par le sel et le vent qui donnent à la roche l'allure d'une dentelle minérale. Balbuzards pêcheurs et cormorans huppés nichent sur les parois ; il n'est pas rare d'observer un rapace fondre sur sa proie à quelques encablures du bord.
L'escale de Girolata ajoute une dimension humaine à cette journée hors du
tems. Le hameau, accessible uniquement par la mer ou par un sentier muletier,
aligne ses maisons de pierre au pied d'un fortin génois, autour d'une plage où
paissent parfois des vaches en liberté. On y déjeune de poissons grillés ou
d'une simple assiette de charcuterie corse, les pieds presque dans l'eau, avant
de reprendre la route du sud par les calanques de Piana, incandescentes sous le
soleil de l'après-midi. Comptez une journée complète, huit heures environ, et
réservez tôt en haute saison : les places s'arrachent, à juste titre.
Cap au sud, du Capo di Muro aux plages secrètes du golfe
Moins connue que la route de Scandola, la côte qui file vers le sud d'Ajaccio recèle pourtant des trésors que seuls les navigateurs peuvent approcher. Passé la pointe de Porticcio et la longue plage d'Agosta, le littoral se hérisse de caps sauvages et de criques confidentielles où le maquis descend jusqu'au sable. Les semi-rigides et vedettes qui proposent cette échappée mettent le cap sur le Capo di Muro, gardien méridional du golfe, coiffé d'une tour génoise solitaire qui semble monter la garde depuis quatre siècles.
La récompense se trouve juste derrière : l'anse de Cala d'Orzu et surtout
la baie de Cupabia, considérée par beaucoup de plaisanciers comme l'un des plus
beaux mouillages de l'île. Ici, pas de route côtière, pas de paillote à
touristes, seulement une eau turquoise posée sur un fond de sable clair,
quelques voiliers à l'ancre et le chant des cigales porté par la brise. La
baignade y prend des allures de privilège. Les capitaines connaissent les
recoins où le snorkeling révèle girelles, sars et poulpes cachés dans les
herbiers de posidonie, cette prairie sous-marine qui oxygène toute la
Méditerranée.
Les sorties les plus complètes poussent jusqu'au golfe du Valinco, avec
escale possible à Porto Pollo ou face aux plages de Campomoro, dominées par la
plus imposante tour génoise de Corse, que l'on peut visiter. Sur le chemin du
retour, le bateau longe des falaises où nichent les faucons, croise des
pêcheurs relevant leurs filets et, souvent, retrouve les dauphins du golfe
venus saluer les passagers. Cette promenade au long cours, d'une demi-journée à
une journée entière, séduit les voyageurs en quête de calme et d'authenticité,
loin des itinéraires les plus fréquentés. Elle prouve que la Corse du Sud sait
encore garder des secrets.
Bonifacio et les Lavezzi, l'escapade grandiose à la journée
Il faut se lever tôt, mais quel éblouissement au bout de la route. Plusieurs opérateurs ajacciens proposent, en saison, des excursions combinant transfert et navigation vers l'extrême sud de l'île, là où la Corse regarde la Sardaigne par-dessus les Bouches de Bonifacio. D'autres voyageurs préfèrent rejoindre Bonifacio par la route en début de matinée, une heure trente de lacets panoramiques, pour embarquer directement au pied de la haute ville. Quelle que soit la formule, le choc esthétique reste le même.
Bonifacio vue de la mer défie l'entendement. La cité médiévale, posée en
équilibre sur des falaises de calcaire blanc hautes de soixante-dix mètres,
semble suspendue au-dessus du vide, ses maisons débordant littéralement de la
paroi. Les bateaux se glissent dans les grottes marines du Sdragonato, dont le
plafond percé dessine, dit-on, la silhouette de la Corse, longent l'escalier du
Roy d'Aragon taillé dans la falaise et contournent le Grain de Sable, ce
monolithe détaché de la paroi devenu l'emblème des lieux. La légende locale
raconte qu'Ulysse lui-même aurait affronté les Lestrygons dans ce port en forme
de fjord.
Au large, l'archipel des Lavezzi achève de combler les visiteurs. Ces îlots
granitiques polis par les vents, semés dans une eau qui rivalise avec les
lagons polynésiens, forment une réserve naturelle où l'on débarque pour
quelques heures de baignade et d'exploration. Entre les chaos de granit rose,
des piscines naturelles abritent une vie sous-marine foisonnante : le masque et
le tuba y sont indispensables. On repart de cette journée avec la certitude
d'avoir touché du doigt un paradis préservé, et la promesse silencieuse d'y
revenir.
Bien choisir sa promenade en mer, les conseils d'un habitué
Reste une question essentielle : comment composer son programme parmi tant
de merveilles ? Tout dépend du temps disponible, de la saison et de l'esprit
recherché. Pour une première approche, la sortie des Sanguinaires au couchant
s'impose comme une évidence, courte, accessible, inoubliable. Les amoureux de
nature brute réserveront leur journée la plus dégagée pour Scandola et
Girolata, en surveillant la météo marine : par vent d'ouest établi, la houle
peut rendre la traversée sportive et certaines compagnies annulent, gage de
sérieux plutôt que de désagrément.
Le choix de l'embarcation compte tout autant que la destination. Les
vedettes traditionnelles, stables et couvertes, conviennent aux familles et aux
personnes sensibles au mal de mer. Les semi-rigides rapides, plus sportifs,
permettent de couvrir de longues distances et d'accéder aux criques les plus
étroites, sensations garanties. Les voiliers et catamarans, enfin, offrent une
expérience différente, plus lente, plus contemplative, souvent en petit comité
avec déjeuner à bord : la formule idéale pour qui veut savourer le golfe
d'Ajaccio sans regarder sa montre.
Côté pratique, la saison idéale s'étend de mai à début octobre, avec une
mention particulière pour juin et septembre, quand la mer atteint sa plus belle
température et que la fréquentation retombe. Prévoyez crème solaire, chapeau,
coupe-vent léger même en plein été, et réservez vos excursions phares deux ou
trois jours à l'avance en juillet et août. Un dernier secret d'initié : les
départs matinaux offrent une mer d'huile et une lumière limpide, tandis que les
sorties du soir réservent les ciels les plus flamboyants. L'idéal, bien
entendu, consiste à s'offrir les deux.
Larguer les amarres, la plus belle façon d'aimer la Corse du Sud
Des porphyres sanglants des Sanguinaires aux calcaires éclatants de Bonifacio, des orgues volcaniques de Scandola aux granits roses des Lavezzi, les promenades en mer au départ d'Ajaccio composent un festival géologique et sensoriel dont on ne se lasse jamais. La cité impériale, idéalement placée au centre de la façade occidentale de l'île, ouvre les portes des plus beaux rivages de Méditerranée, ceux que la route ignore et que seule l'étrave d'un bateau sait révéler. Il suffit d'une matinée pour comprendre pourquoi les Ajacciens entretiennent avec leur golfe une relation presque amoureuse, et d'une journée en mer pour partager ce sentiment. La prochaine fois que vous poserez vos valises sous les palmiers du cours Napoléon, levez les yeux vers l'horizon : quelque part entre le bleu du ciel et celui de la mer, votre plus beau souvenir de Corse vous attend déjà. Il ne reste qu'à embarquer.






























